Lorsque nous tremblons,
ce n’est pas toujours de peur.
C’est parfois parce que quelque chose en nous reconnaît que le monde vient de se fissurer,
et que nous ne savons pas encore comment nous tenir.
Quand un drame survient, la vie ne s’arrête pas.
Elle continue, à côté.
Parfois trop vite.
Parfois de manière presque violente.
Une naissance, un projet, un repas partagé, pendant qu’ailleurs une famille entre dans une zone où le temps n’a plus la même texture.
Ce décalage est difficile à regarder.
Il n’est pourtant pas une faute.
Il dit quelque chose de la condition humaine.
Alors la parole circule.
Beaucoup.
Elle cherche, elle s’agite, elle tente de faire lien, de comprendre, de nommer.
Parfois elle soutient.
Parfois elle protège surtout celui qui parle.
Il est rarement simple de savoir, sur le moment, ce que l’on est en train de faire.
Il y a des morts qui heurtent plus que d’autres.
La mort d’enfants, de jeunes personnes, fait partie de celles-là.
Elle ne s’intègre pas.
Elle ne se range pas.
Elle résiste.
Quelque chose se brise dans l’idée même de continuité, dans l’ordre implicite des générations.
Face à cela, la pensée vacille.
Et le besoin de dire peut devenir très fort.
Mais dire n’est pas toujours soutenir.
Et comprendre n’est pas toujours aider.
Il y a des moments où les mots arrivent trop tôt.
Où ils prennent de la place là où quelque chose cherche encore à respirer.
Où l’explication devient une façon de reprendre pied, surtout pour soi.
Cela n’a rien de condamnable.
C’est humain.
Il existe aussi des moments où le silence est une forme de présence.
Comme lors d’une naissance.
Comme face à la mort.
Non pas un silence vide,
mais un silence tenu, habité, disponible.
Un silence qui ne s’impose pas, qui ne se retire pas non plus.
Juste là.
Dans ces passages, se taire peut être un geste de respect.
Pas une règle.
Pas un idéal.
Une possibilité.
Parfois la seule qui ne déforme pas ce qui est en train de se vivre.
Reste alors une question qui traverse discrètement nos échanges :
quand je parle, d’où est-ce que je parle ?
À partir de l’autre, ou à partir de moi ?
Et est-ce que je laisse encore à l’autre la possibilité de vivre ce qu’il vit,
sans y déposer mes propres affects, mes propres images, mes propres mots ?
Le risque de parler à la place de l’autre est réel.
Même avec de bonnes intentions.
Même avec de la tendresse.
Affranchir l’autre de nos sentiments demande parfois de reconnaître leurs limites.
Cela devient encore plus délicat lorsqu’il s’agit des adolescents,
et de celles et ceux qui restent.
Leur rapport au silence et à la parole est mouvant.
Ils peuvent avoir besoin d’espace, puis de mots.
Ou l’inverse.
Souvent des deux, mais pas au même rythme que nous.
Les écouter, c’est aussi accepter de ne pas précéder leur sens.
Dans le travail thérapeutique, cette tension est bien connue.
Les thérapeutes ne sont pas à l’extérieur de ces événements.
Ils sont eux aussi touchés, traversés, reliés à d’autres.
La rencontre avec un patient n’est jamais hors du monde.
Elle se fait avec ce qui est là, dedans et dehors.
Il y a alors une double attention à tenir :
être là pour ce que le patient apporte,
et prendre soin de l’espace entre deux personnes
qui, chacune à leur manière, sont en train de composer avec quelque chose de difficile.
Ni se confondre.
Ni se retirer.
Rester présent, simplement.
Lorsque l’agitation collective retombe,
ce qui reste, pour beaucoup, c’est le temps long.
Celui du corps.
Celui de l’attente.
Celui du manque.
Ce temps-là n’a pas besoin de bruit.
Il a besoin de liens qui tiennent.
Lorsque nous tremblons,
nous cherchons souvent à faire quelque chose.
Parfois, aider consiste surtout à ne pas prendre la place.
À rester là.
À être disponible.
Sans expliquer.
Sans conclure.
Et à continuer, modestement,
à nous tenir les uns auprès des autres,
là où rien ne peut être réparé,
mais où quelque chose peut encore être porté.
Un espace pour penser, ressentir et exister autrement.