Depuis quelque temps, l’intelligence artificielle donne une impression très particulière : celle d’aller plus vite, de produire facilement, d’être plus efficace. Ce phénomène a été décrit sous le terme de “dark flow” dans un article de fast.ai
Dans cet article, il est surtout question d’informaticiens et de ce qu’on appelle le “vibe coding”. Les développeurs utilisent l’IA pour générer du code rapidement. Sur le moment, tout semble fluide. Le code apparaît, les solutions s’enchaînent, la sensation de progression est forte. Pourtant, lorsque l’on mesure réellement le temps de travail, le résultat est contre-intuitif : ils passent ensuite beaucoup de temps à vérifier, corriger, comprendre ce qui a été produit. Une étude citée montre même qu’ils se pensent plus rapides, alors qu’ils sont en réalité plus lents.
Le point central du “dark flow” est là : une dissociation entre le ressenti et la réalité. L’IA donne des signaux de réussite — rapidité, volume, continuité — qui ressemblent à une performance, mais qui ne correspondent pas toujours à une maîtrise réelle. L’article fait un parallèle avec les machines à sous : les systèmes sont conçus pour donner des impressions de gain, même lorsque la perte est réelle. Le cerveau reçoit une récompense immédiate, ce qui renforce le comportement, indépendamment de sa qualité objective.
À partir de ce constat technique, une question plus large apparaît. Si, dans certains domaines, la maîtrise ne passe plus uniquement par le fait de construire pas à pas, mais de plus en plus par le fait d’obtenir rapidement un résultat, alors le centre de gravité de la compétence est en train de se déplacer. Pendant longtemps, apprendre signifiait traverser un processus : comprendre, répéter, échouer, ajuster. Aujourd’hui, dans certains contextes, il devient possible d’accéder directement à un résultat, puis de le corriger ensuite.
Ce déplacement n’est pas anodin. Il modifie la manière dont une personne se sent compétente. Le sentiment de maîtrise peut venir moins du fait de savoir faire que du fait de savoir obtenir, résoudre, satisfaire, produire rapidement. On peut faire un parallèle avec des compétences comme l’orthographe : autrefois centrale, aujourd’hui largement assistée. Cela ne signifie pas qu’elle disparaît, mais qu’elle change de place dans l’économie psychique.
Ce changement peut avoir des effets sur le plan psychologique. Lorsque la maîtrise devient associée à la rapidité et à l’absence de friction, l’angoisse peut apparaître dès que cette fluidité disparaît. L’attente devient difficile, l’incertitude moins tolérable, l’effort plus coûteux. Le système cherche à retrouver rapidement un état de résolution. Dans une lecture TCC, cela peut s’articuler avec des biais bien connus : la fluence cognitive (ce qui est facile semble vrai), le biais de contrôle (on surestime ce que l’on maîtrise réellement), et les mécanismes de renforcement immédiat qui réduisent temporairement l’inconfort.
Les jeunes générations sont souvent décrites comme ayant moins de tolérance à l’effort. Une autre lecture est possible. Elles évoluent dans un environnement où la relation entre effort, temps et résultat a profondément changé. La courbe d’apprentissage n’est plus la même. Cela pose une question essentielle : que transmet-on aujourd’hui comme expérience de la maîtrise ? Où se construit cette dimension organique, concrète, vécue, qui permet ensuite une efficacité stable et incarnée ?
L’intelligence artificielle, dans ce contexte, n’est pas un problème en soi. Elle devient un révélateur. Elle met en évidence que la qualité de l’interaction dépend de la qualité de la pensée en amont. Une personne capable de formuler précisément, de narrer, de structurer une intention peut utiliser l’IA de manière créative et efficace. Une nouvelle forme de compétence apparaît : savoir orienter un système, poser des questions pertinentes, construire une demande exploitable. Comme autrefois, en informatique, savoir chercher une information efficacement.
Mais dans certains environnements — vente, marketing, systèmes automatisés — l’IA peut aussi réduire l’effort humain à un minimum pour atteindre un résultat rapide. Trouver une niche, atteindre un public, optimiser une performance devient plus accessible. Cela ouvre des possibilités réelles. Mais cela introduit aussi une question plus existentielle : une expérience obtenue rapidement est-elle nécessairement une expérience pleinement vécue ? Dans le domaine artistique, par exemple, atteindre un public grâce à des outils optimisés ne garantit pas que les moments sur scène auront une profondeur réelle. Une forme d’expérience anticipée, presque déjà consommée, peut apparaître.
Le “dark flow”, tel que décrit par fast.ai, reste un concept technique et précis. Il décrit un état subjectif trompeur dans l’usage de l’IA, où la sensation de productivité masque une réalité plus complexe faite de vérifications, de corrections et de perte de contrôle partielle. Mais à partir de ce point, une réflexion plus large devient possible : que devient une culture humaine lorsque le sentiment de maîtrise se déplace du faire vers l’obtenir ? Et que devient une personne lorsque l’effort, la lenteur et l’incertitude cessent d’être des étapes nécessaires de l’expérience ?
Dans un monde où tout peut aller plus vite, la capacité à rester en lien avec un processus, à tolérer l’inachèvement, à construire une pensée, devient peut-être une compétence centrale. Non pas contre la technologie, mais au sein même de son usage.
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