MAISON NIHIL

Vivre, et pas seulement tenir

Pour moi, la psychothérapie n’a jamais été un simple outil destiné à réparer des dysfonctionnements. Elle n’est pas un pansement appliqué sur une existence trop lourde à porter, ni un dispositif de survie psychique destiné à permettre aux individus de continuer à fonctionner dans un système qui les use. Elle est, avant tout, un lieu. Un lieu rare. Un lieu où l’on peut s’arrêter et se poser une question que notre société évite soigneusement : qu’est-ce que vivre, vraiment.

J’ai longtemps observé à quel point la psychothérapie contemporaine s’est progressivement orientée vers l’optimisation du quotidien. Réduire les symptômes. Gérer l’anxiété. Améliorer le sommeil. Retrouver de l’efficacité. Ces démarches ont leur légitimité et leur utilité. Elles permettent souvent un mieux-être réel. Mais lorsqu’elles deviennent l’horizon ultime du travail thérapeutique, quelque chose se perd. On soulage, on ajuste, on régule… sans toujours interroger la direction. Comme si l’essentiel était de survivre un peu mieux, sans jamais se demander vers quoi l’on vit.

Nous vivons dans une société où de plus en plus d’êtres humains consultent pour tenir. Pour ne pas s’effondrer. Pour continuer malgré la fatigue, la pression, la solitude, l’absurdité parfois ressentie. Le psychologue devient alors une ressource de maintien, presque un rouage discret d’un système qui produit de la souffrance. Or, la qualité de vie ne se résume pas à une diminution des symptômes. Elle a un coût : en temps, en énergie, en courage. Elle implique souvent de se déplacer, non pas au-dessus du système, dans une quête de réussite ou d’enrichissement, mais ailleurs. À un endroit plus juste pour soi.

 

La thérapie

La thérapie existentielle, telle que je la conçois, est précisément cet espace de déplacement. Elle commence par une analyse fine de la trajectoire de l’individu : son histoire, ses stratégies, ses mécanismes de protection. Là, les outils de la thérapie cognitivo-comportementale trouvent toute leur place. Comprendre les schémas, les évitements, les oppositions, les intrications parfois subtiles entre peur, contrôle et adaptation permet déjà un apaisement. Se connaître mieux, c’est souvent souffrir moins.

À partir de là, d’autres approches peuvent intervenir : EMDR, hypnose clinique, thérapies comportementales et corporelles. Elles permettent de travailler la souffrance là où elle s’est inscrite : dans la mémoire, dans le corps, dans les réponses automatiques. Elles dégagent des espaces de liberté, elles lèvent des entraves, elles redonnent du mouvement. Mais une question demeure, rarement formulée : évoluer, oui… mais vers quoi ?

 

Évoluer, oui, mais vers quoi

Un être humain est un être fini. Il vieillit. Il tombe malade. Il perd. Il est confronté aux ruptures, aux deuils, aux limites de son corps, à la disparition des autres, puis à la perspective de sa propre mort. Ce ne sont pas des abstractions philosophiques : ce sont des faits. Des données brutes de l’existence. Faire comme si ces réalités n’avaient pas leur place dans l’espace thérapeutique me semble appauvrir profondément le travail clinique.

Il ne s’agit pas de philosopher à la place de la personne, ni de proposer des réponses toutes faites. Il s’agit de créer un espace où ces questions peuvent être ressenties, pensées, incarnées. Qu’est-ce que cela fait, émotionnellement et corporellement, d’être vivant ? Qu’est-ce que cela fait d’avoir mal, de perdre, d’aimer, de savoir que tout cela est limité dans le temps ? Apprivoiser ces dimensions transforme la nature même du travail thérapeutique. On ne se contente plus de résoudre des problèmes ; on explore une manière d’habiter sa propre existence.

On entend parfois que les patients ne veulent pas se poser ces questions. Je crois surtout qu’on ne leur propose pas toujours un cadre suffisamment sûr, ouvert et engagé pour le faire. Nous sommes des êtres intersubjectifs. Le thérapeute influence inévitablement l’espace, par sa présence, ses silences, sa manière d’être au monde. Prétendre à une neutralité totale est une illusion. Assumer cette responsabilité, c’est accepter le risque de penser avec l’autre ce que vivre veut dire, sans dogme, sans idéologie, mais avec rigueur et humanité.

À défaut, la psychothérapie risque de se transformer en une branche paramédicale de plus, soumise à une logique purement diagnostique, perdant sa profondeur clinique et son ancrage humain. Or, la formation en psychologie est précisément ce qui permet d’éviter cela. Elle traverse l’anthropologie, l’ethnologie, la sociologie, la phénoménologie clinique, la psychopathologie, les neurosciences, la biologie comportementale. Cette pluralité de savoirs est une richesse immense. Elle permet de replacer l’individu dans une trajectoire humaine, culturelle et biologique complexe, plutôt que de le réduire à une catégorie ou à un trouble.

Je crois profondément que les psychologues ont aussi une fonction de repère dans la société. À la manière des figures anciennes du chaman ou de la sorcière du village : non pas des détenteurs de vérité, mais des passeurs. Des personnes capables de proposer à la fois des techniques, des soins, et une réflexion plus large sur le sens, les valeurs, les croyances. Des figures qui interrogent les récits qui aident à vivre, mais aussi ceux qui enferment et freinent l’évolution.

C’est aussi pour préserver cette liberté que je travaille hors du cadre de l’assurance maladie. Non par rejet du soin, mais pour conserver un espace suffisamment ouvert, souple, créatif. Une ouverture qui n’est ni ésotérique ni dogmatique. Mon travail avec les phénomènes sectaires m’a appris à me méfier des certitudes absolues. La spiritualité peut être une ressource, à condition d’être questionnée, contextualisée, incarnée dans une trajectoire singulière.

Je pense que l’on peut endommager la société en pensant bien faire. En aidant sans questionner. En soignant sans ouvrir. Les espaces de réflexion existentielle sont précieux et fragiles. On les trouve souvent chez les artistes, dans la littérature, dans l’humour, dans la musique. Ce n’est pas un hasard si je suis aussi artiste, auteur-compositeur, dessinateur. L’humour, en particulier, est pour moi un outil rare : il exige précision, simplicité, courage. Il permet de dire des choses essentielles sans lourdeur.

Une clinique humaine

Mon travail s’inscrit dans cette tension : une clinique rigoureuse, informée par les diagnostics, la neurodiversité, le TDAH, les réalités LGBTQIA+, et en même temps une ouverture créative, existentielle, profondément humaine. L’hypnose clinique est au cœur de cette démarche. Elle me permet d’inventer, d’adapter, de créer des dispositifs sur mesure, au plus près de la singularité de chaque personne.

Ce blog est une extension de cet espace. Un lieu où je souhaite partager ces réflexions, ces savoirs, ces questionnements. Non pour convaincre, mais pour ouvrir. Offrir des points de repère. Maintenir une diversité de regards dans un monde qui tend parfois à l’uniformisation. Si certaines personnes y trouvent une résonance, alors cet espace aura déjà rempli sa fonction.

fr_FRFrench