Il existe une illusion tenace en psychothérapie contemporaine : celle selon laquelle toute personne pourrait, à force de travail thérapeutique, devenir quelqu’un d’autre. Plus libre, plus fluide, plus « aligné ». Cette promesse, souvent implicite, peut devenir une forme de violence symbolique, en particulier chez les personnes dont la trajectoire est profondément marquée par des traumatismes précoces ou complexes.
Dans ces parcours, le récit de soi se structure très tôt autour de positions de survie. Ce que l’on nomme parfois, de manière simplificatrice, une « posture de victime » n’est pas un choix conscient, ni un bénéfice secondaire cynique. Il s’agit d’un système narratif et corporel cohérent, auto-renforçant, qui a permis à un moment donné de tenir psychiquement. Le problème n’est pas l’existence de ce récit, mais l’illusion qu’il pourrait être simplement remplacé par un autre.
Les approches fondées sur la transformation rapide – y compris certaines utilisations de l’hypnose ou de l’EMDR – fonctionnent remarquablement bien dans le cadre de traumatismes simples : accidents, événements circonscrits, chocs isolés. Dans ces situations, il est pertinent de travailler sur l’énergie neurobiologique restée figée, sur la mémoire traumatique non intégrée, et de favoriser une résolution. Le système nerveux retrouve alors une marge de régulation plus large.
Dans les traumatismes complexes, en revanche, la situation est différente. Le traumatisme n’est plus un événement, mais une architecture. Il informe la manière de percevoir le monde, de se lier, d’anticiper le danger, de prendre des décisions. Les choix existentiels eux-mêmes – formation, métier, relations, orientations de vie – s’organisent à partir de ces nœuds structurants. L’être humain peut alors participer activement, sans en avoir conscience, à la reproduction de sa propre souffrance, non par masochisme, mais par fidélité à une logique interne de survie.
C’est ici que la question du choix devient éthiquement délicate. Dire à ces patients qu’ils « ont le choix » sans préciser de quoi l’on parle revient à nier la réalité de leurs déterminations. Inversement, les enfermer dans une lecture strictement victimaire revient à leur retirer toute responsabilité existentielle. La thérapie existentielle refuse ces deux positions.
Comme l’ont montré Jean-Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty, la liberté humaine n’est jamais absolue, jamais hors sol. Elle s’exerce toujours dans une situation donnée, déjà chargée d’histoire, de corps, de langage. Les travaux contemporains en neurosciences et en psychologie du développement confirment cette idée : une grande partie de nos décisions s’enracinent dans des processus non conscients, façonnés très tôt par l’environnement relationnel.
La véritable marge de manœuvre ne se situe donc pas dans la capacité à se réinventer entièrement, mais dans un déplacement plus modeste et plus exigeant : passer de l’illusion de la transformation à un travail d’acceptation lucide. Acceptation ne signifie ni résignation ni complaisance, mais reconnaissance profonde de la trajectoire telle qu’elle est, avec ses répétitions, ses impasses, ses fidélités invisibles.
C’est là que la narration devient centrale. Comme l’a formulé Paul Ricoeur, l’identité se construit dans la mise en récit de ce qui nous arrive, et non dans l’effacement du passé. La psychothérapie offre un espace où ces récits implicites peuvent être nommés, questionnés, parfois assouplis, mais rarement dissous. Le travail n’est pas de produire un nouveau personnage, mais de permettre au sujet d’habiter son histoire avec moins de confusion et un peu plus de responsabilité.
Elle peut aider à réduire certaines souffrances inutiles, à desserrer des automatismes, à rendre visibles des déterminations agissantes. Elle peut soutenir des micro-choix plus ajustés, plus conscients. Elle ne peut pas promettre une liberté totale, ni une sortie complète des logiques traumatiques lorsqu’elles structurent l’identité depuis l’enfance.
Ce que l’on offre alors, en tant que psychothérapeute, n’est pas une promesse de guérison au sens spectaculaire, mais un espace de vérité. Un lieu où il devient possible de renoncer à l’illusion d’être quelqu’un d’autre, sans renoncer pour autant à toute responsabilité sur sa manière d’être au monde. Pour beaucoup de patients, ce renoncement est douloureux. Il implique un deuil : celui de la vie qui aurait pu être, de la version idéalisée de soi, de la réparation totale attendue.
Mais c’est souvent à cet endroit précis que quelque chose s’apaise. Lorsque la lutte pour se transformer cesse, une autre forme de mouvement devient possible : plus lente, plus humble, plus incarnée. Non pas devenir quelqu’un d’autre, mais devenir un peu plus présent à ce qui est déjà là.
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