MAISON NIHIL

Psychothérapie, idéal de vie et déni contemporain

Psychothérapie, idéal de vie et déni contemporain Il existe encore, de manière diffuse, un modèle implicite de la vie « qui se passe bien ». Une trajectoire relativement fluide, une relation stable, un corps qui tient, une économie personnelle soutenable. Ce modèle continue d’agir comme une norme silencieuse, alors même que de plus en plus de parcours s’en éloignent durablement. Pour beaucoup, la vie adulte se construit aujourd’hui à travers des ruptures, des impasses, des épreuves précoces : infertilité, maladie, séparation, solitude prolongée, insécurité financière. Ces expériences ne relèvent plus de l’exception. Elles constituent une part ordinaire de l’existence contemporaine. Pourtant, elles restent vécues comme des échecs personnels, comme si quelque chose avait mal fonctionné dans le déroulement de la vie. C’est souvent dans cet écart que la souffrance s’installe : non pas tant dans ce qui arrive, que dans l’idée persistante que cela n’aurait pas dû arriver. Où commence alors le déni ? La pensée philosophique et clinique majeure rappelle pourtant autre chose. Vivre n’a jamais consisté à atteindre un équilibre durable. Le corps change, décline, se transforme. Dès l’enfance, les dents tombent pour laisser place à d’autres. À quarante ans, un médecin parle déjà de vieillissement normal. Dans de nombreux pays, cet âge correspond même à une vie avancée, tant les conditions d’existence sont précaires. Rien n’est jamais acquis. Les parents le savent intuitivement : une crise en appelle une autre. La question centrale n’est donc pas l’existence de la douleur, mais le moment où cette douleur se transforme en souffrance. La distinction est de taille. Elle mérite d’être travaillée en psychothérapie. La douleur appartient à la vie. La souffrance surgit souvent lorsque l’on s’agite contre ce qui est, lorsque le corps douloureux devient un corps en lutte, nié, rejeté. L’enjeu n’est pas de réparer l’irréparable, mais de rendre vivant ce qui est encore présent avec la personne. La vie est traversée par des pertes irréversibles, des renoncements définitifs, des bifurcations sans retour. Certaines expériences ne se résolvent pas. Elles se transforment parfois, lentement, douloureusement. Parfois, elles ne se transforment pas. Certains patients ont été confrontés à la perte dès l’enfance. Personne ne leur rendra leur mère, leur père, leur sœur. Existe-t-il une hypnose ou une EMDR qui ramène les êtres perdus ? Non. La psychothérapie travaille avec ce qui est là. Et cela suppose, pour le thérapeute aussi, de pouvoir regarder en face le fait que ce qu’il propose est parfois dérisoire au regard de ce qui a été vécu. Cette position exigeante n’est pas donnée à tous. Le risque de poser un emplâtre sur une jambe de bois est réel, fréquent, notamment lorsque la psychothérapie se confond trop étroitement avec une logique de santé ou de performance psychique. Si la mort reste impensée, il n’y a aucune possibilité de vie véritable. La souffrance humaine ne relève donc pas uniquement d’un dysfonctionnement. Elle est aussi liée à la finitude, à l’incertitude, à l’absence de garanties. Encore faut-il être capable d’en parler aujourd’hui avec les patients, sans se réfugier dans des techniques qui servent parfois à éviter ces questions plutôt qu’à les traverser. Dans ce contexte, la question n’est peut-être pas seulement de savoir comment aller mieux, mais ce que signifie aller mieux lorsque la vie ne correspond plus à l’idéal attendu. Soulager la souffrance reste nécessaire. Mais aller mieux peut aussi vouloir dire apprendre à créer des dimensions nouvelles sans tomber dans une créativité de vie consumériste, où chaque difficulté devrait être immédiatement compensée par une solution, une méthode, un objet ou une promesse. Créer, au sens existentiel, consiste à faire avec les éléments présents, non avec ce qui est absent. Lorsqu’une personne hospitalisée parvient à plaisanter avec le personnel soignant ou à s’évader mentalement en lisant un magazine, la journée se passe différemment. La douleur n’a pas disparu. La situation n’est pas devenue idéale. Mais le rapport à l’expérience s’est déplacé. Les clowns à l’hôpital le savent depuis longtemps. En hypnose, ces déplacements du rapport à l’expérience sont puissants. J’en crée quotidiennement. Ils fonctionnent à une condition fondamentale : que le patient et le thérapeute ne se mentent pas. Le travail part de là où l’on est. S’arrête sur ce qui est là. La douleur, la peur, la confusion. Si l’intervention vise directement à supprimer, déplacer ou éviter, on revient souvent à la case départ. Même joueur, joue encore. C’est à la fois pathétique et profondément humain. Et c’est précisément décodable dans l’espace thérapeutique, à condition d’accepter que vivre implique le tout, et que l’épreuve n’est pas réservée aux autres. Nous ne sommes pas tous victimes de manipulateurs. En revanche, nous sommes devenus particulièrement habiles à nous mentir à nous-mêmes. Beaucoup de personnes arrivent en thérapie avec le sentiment diffus que quelque chose ne va pas, sans pouvoir dire par rapport à quoi. Ce flou est révélateur. Il témoigne moins d’un trouble individuel que d’un décalage entre l’expérience vécue et des normes de vie rarement interrogées. La psychothérapie peut alors devenir un espace où ces normes sont questionnées, plutôt qu’un lieu où l’on tente de s’y conformer coûte que coûte. À l’heure des intelligences artificielles — que j’explore de manière active et critique — cette question devient centrale. Ne pas se laisser submerger par la vague, mais apprendre à surfer. Certaines approches contemporaines, comme l’acceptation et l’engagement, ont déjà ouvert cette voie. L’enjeu est désormais de proposer des thérapies capables d’enseigner de nouveaux points de repère : qu’est-ce qui relève de moi, de l’autre, de mes projections, de mes illusions ? Où commence la responsabilité, où s’arrête-t-elle ? À acheter tout ce qui ressemble à un salut, un saint Graal, un sauveur ultime. Cette croyance constitue une défense majeure. Elle ouvre la voie aux dérives sectaires, aux promesses ésotériques, aux solutions totalisantes. La psychothérapie n’a pas à s’y substituer. Accompagner une vie réelle : non pas promettre le bonheur, mais soutenir la capacité à vivre avec lucidité. Cette conception de la psychothérapie ne promet pas de transformation spectaculaire. Elle ne vise pas l’optimisation du bien-être.

Pourquoi j’écris ici

Pourquoi j’écris ici Ce blog ouvre un espace de pensée. Il ne prolonge pas le cadre des séances et ne cherche pas à faire de la pédagogie rapide ou du contenu rassurant. Il sert à poser une manière de regarder l’existence, la souffrance psychique et les choix que chacun fait pour continuer à vivre. Je suis psychologue-psychothérapeute et hypnothérapeute en pratique privée à Lausanne. Mon orientation est existentielle. Elle s’intéresse à la façon dont une personne se construit dans le temps, compose avec l’incertitude, la perte, l’angoisse, et parfois avec des événements qui ont imposé des formes de survie devenues rigides. L’hypnose est au centre de mon travail clinique, comme outil de transformation et comme langage indirect, respectueux de ce qui ne se dit pas facilement. Ce blog n’est pas séparé de mon activité artistique. Je suis pianiste, auteur-compositeur et dessinateur. Le piano, le dessin, l’écriture et la thérapie relèvent pour moi d’un même geste : tenter de donner forme à ce qui traverse, sans simplifier ni moraliser. Mes dessins parlent souvent de décalage, d’absurde, de solitude partagée. Le piano explore des tensions, des silences, des résolutions incomplètes. Ces formes nourrissent ma manière de penser la clinique, sans jamais la confondre avec une mise en scène. Ici, je prends le temps d’écrire. Sur la psychothérapie, sur l’hypnose, sur la responsabilité, sur la liberté possible quand les automatismes gouvernent trop. Sur les relations asymétriques, les mécanismes de domination discrets, les récits que l’on intériorise sans les avoir choisis. J’écris aussi depuis une position d’artiste, attentif au langage, aux images et à ce qu’elles déplacent. Ce blog accueille parfois des dessins, parfois des fragments plus musicaux ou poétiques, comme des respirations dans la réflexion. Ce premier texte pose une intention claire : le blog s’adresse à des lecteurs qui cherchent à penser plutôt qu’à consommer des réponses. Il ne vise pas l’adhésion, encore moins la validation. Il sert à rendre visible un cadre, une éthique et une manière de travailler. Lire ces textes permet de sentir si cette approche résonne, si le ton convient, si la complexité assumée fait sens. La psychothérapie commence souvent avant la première rencontre. Elle commence au moment où l’on reconnaît ce que l’on n’a plus envie de répéter, et où l’on accepte de s’engager dans un travail réel. Ce blog existe pour accompagner cette étape-là.

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